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du 17/01/2013 au 19/01/2013

avec Karolina Kazmierska, Anne Renaud, Gonzalo Peña & David Rossi

Futur HantéRieur

 Pré auto-induction

 Quelques années auparavant j’arrivais à Paris depuis Buenos Aires ayant pour seul bagage mon fade passeport et une improbable sélection de photos fétiches : un ou deux paysages du lieu que moi, vigne européenne transplantée, appelle « La vallée de la Lune », mais que les premiers pataugeurs avec leur verbe ensoleillé appelèrent « Ischigualasto ». Vaste désert coloré par l’action solidaire de sa composition volcanique et la lumière des Andes, espace dilaté par le silence où parfois un paysan égaré arrive à perturber sa solitude et qui fut jadis un oasis peuplé de dinosaures et autres redoutables proies pour paléontologues. J’avais aussi d’autres clichés, moins originaux : autoportraits pris devant un miroir, avec un laps de deux ou trois ans entre eux. Ainsi, me disais-je à l’époque, je n’oublierai pas les traces d’un autre temps, là-bas, et j’essaierai de demeurer le même, aujourd’hui, ici.

Comme tout migrant n’appartenant pas aux élites patriciennes du Pays de l’Argent (« Argentum » était le fantasmatique nom qui fut donné à ma patrie) je galérais et je connus et reconnus l’hantise, l’anxiété et les errements. Confus, j’ai raté mon admission à l’École de Beaux-Arts de Paris, peut-être par trop d’admiration devant cette équerre de l’Académie (devenue étonnamment postmoderne) même si lors d’un diner avec un peintre qui préparait les futurs admis je fus averti. Dans ce moment-là tout se passa raisonnablement et mystérieusement, comme il se doit ici : grande salle allumée par des bougies, fins plats et vin à foison, café et mise à l’épreuve. Le peintre avança un « nous montreriez-vous vos brouillons, afin que je puisse vous conseiller ? » J’ai confirmai avec un hochement de tête et aussitôt ouvrit mon cahier. C’étaient des portraits à l’huile, une prolixe collection de têtes me ressemblant adossées à des rochers, sous des cieux tourbillonnants, dans des latitudes nocturnes. La réponse fut progressive, comme elle se doit ici. Premièrement le peintre ferma les yeux en se lassant, puis il but une gorgée du vin et finalement affirma : « C’est du catholico-surréalisme ce que vous autres faites dans vos pampas, le nôtre était au moins athée ! C’est démodé, vous ne serez jamais admis ! »

Je me suis alors entêté avec mes alter egos et fus, prévisiblement, refusé puis pris dans une petite école de province.

Pendant ce diner, avant de dévoiler mes peintures, j’avais éprouvé une sensation sinistre. On me dira que le vin associé à la lueur de bougies tremblantes produit des images aussi farfelues que lorsqu’on marche tête nue sous le soleil lourdaud de la Vallée de la Lune, mais je proteste : je vis passer devant moi mon double, s’arrêtant deux secondes pour me fixer de ses yeux identiques aux miens, je veux dire aussi fiévreux et également désorbités.

  (re) Présentation

 J’atterris donc à Toulon et je fus accueilli avec la générosité dont seuls les gens et les artistes en difficulté peuvent et savent faire preuve -il régnait alors sur la ville la terreur du front national, c’était du réel sinistré et un imprévu miroir de l’Argentine de la dictature-.Je continuais avec mes autoportraits lorsque certains professeurs déclarèrent : « c’est bien, mais il faut aller au-delà, c’est-à-dire qu’il vous faut vous débarrasser de votre image pour aller à l’encontre du concret, des matériaux purement artistiques. Multipliez les miroirs, déjouez les contraintes figuratives, faites un dispositif, une performance, dépassez la vaine représentation ! »

 J’ai consenti, désireux d’apprendre la pensée contemporaine d’ici. J’inventais alors une sorte de cellule tapissée de miroirs, avec au milieu une couchette inspirée d’un objet de torture. Je proclamai que j’allais m’y enfermer, attaché aux chevilles et au ventre mais les mains libres pour me dessiner d’après une multitude d’angles à l’aide de pinceaux-baguettes. J’allais rester quelques quatre jours ainsi concentré sur moi-même. Je tins à peine un jour, car une geôlière apparut vite offrants ses services. L’invitation féminine aux plaisirs étant fatale pour moi, j’échappai aussitôt.

L’évaluation vint prompte : « mais vous vous déclarez être prêt à vous enfermer, vous vous dites engagé, comme tant d’autres dans votre pays, et voilà que vous foutez tout en l’air ! Les dessins témoignant de votre unique journée dans votre geôle sont dérisoires, vous n’y êtes jamais ! Que de reflets, de bouts d’espace vide, que des miroirs ! » C’est alors que j’aperçus que je m’étais effacé dans le cahier de dessin à force de couches d’acrylique blanc.

 Cela me rappela une conversation que j’ai eue avec mes amis argentins, exilés durant notre dictature, lesquels m’avaient dit au sujet de mon double à l’époque du diner chez le peintre : « si par malheur tu vois ton double, par exemple, s’il apparaît derrière toi dans un miroir, c’est le signe que la mort t’approche». Tournant la face au décor d’une banlieue uniforme J.P ajouta : « moi-même je vis mon double un jour, c’était un vagabond assis à mon coté dans un banc publique, pas loin d’ici. Il marmottait en yiddishs, lorsqu’il se retourna vers moi je me vis, nettement. Mais après tout mourir est notre destin, alors se faire peur ça ne sert à rien ! » J’ai mis rapidement ça sur le compte du trauma des expatriés politiques mais hélas, je me suis mis ainsi à craindre une telle apparition.

Après cette expérience je devins un artiste postmoderne, comme me conseillèrent quelques profs. Il n’y aurait guère de représentation, que des choses s’interpellant les unes aux autres, que de formes esquives, que de l’absence (de moi, en somme).

  Pour en finir avec le jugement…

Et me voici de retour à la case de départ. À Paris, cette faiseuse de chances (nous dit-on), suivant le pèlerinage des ambitieux dans l’art. Cherchant à comprendre Paris, ses recoins, ses douceurs et ses amertumes, ses cieux capricieux, les personnes que l’utilisent, l’usent et l’aiment. Ceux dont la seule issue est d’y arriver pour travailler et d’y repartir pour recommencer le lendemain.

Pendant tout ce temps je fus, aléatoire et alternativement : gardien de musée, traducteur, caissier, portraitiste, libraire, photographe, serveur, de nouveau étudiant, président d’association, sculpteur, chômeur (plusieurs fois et avec acharnement), ramasseur d’objets insignifiants, graphiste et promeneur.

Progressivement le temps et l’espace s’étaient rétrécis ici et (paraît-il) ailleurs aussi. Un jour parmi ceux-là je répétai l’épouvantable expérience, celle qui nourrissait mes craintes : Je vis mon double de nouveau.

Il était succinctement habillé, hurlants de mots méconnus face à moi, avec ses yeux identiques aux miens, je veux dire aussi vides et également interchangeables. Je le vis jour après jour, sans répit, irrémédiablement. Son obstination fut visqueuse, obscène : Il me salua furtivement avachi sur le palier de l’immeuble, il me regardât au sortir du métro en marmottant stupidement. Je le croisai partout au marché mimant d’éclats de rire. Il remua de la porcherie face aux magasins, à toute heure, en maitrisé silence.  Harcelé et sans énergie je décidai d’aller le fuir en banlieue, prenant le RER tous les matins, vers des destinations différentes pour y revenir à l’aube. Mais cet artifice ne le détourna pas, au contraire, il se fit plus tenace encore : Il façonna d’incroyables structures sous la pluie battante. Il ponta du doigt de ruelles aussi dégarnies que sombres, m’y invitant. Il fit semblant de bavarder, enfermé dans les écrans des bistros miteux. Il grimaça derrière de vitres en m’horrifiant, finalement, dans toutes les rues et recoins d’ici.

Je fus alors tellement dévasté par cette présence que je me vis obligé de parler à quelqu’un. On me conseilla une curieuse thérapie : je devais le photographier, dans tous ses états, sous toutes ses formes. Je devais le faire entre les murs d’une cellule blanche, sans miroirs et avec un œil de judas qui s’ouvrait uniquement de l’extérieur. « Vous n’avez pas déjà vu trop du monde ? », on m’expliqua. Malgré la perversité que je ressentais dans la proposition, je m’exécutai, et je me trouvai soudain devant un rire railleur : sur une table blanche j’ai dû disposer en éventail mes clichés blancs. C’étaient des photos ne ciblant personne, ni surfaces, même pas un coin de mur, des photos vides devant un visage vide qui renoua son rire. Sauf qu’en haussant la tête pour essayer une protestation, je le vis de nouveau : c’était donc lui !

J’ai voulu causer mais ses lèvres répétaient les phrases que je venais à peine de penser, des phrases que, par ailleurs, je ne pensais plus du tout. Il m’anticipait, il me parut qu’il était là avant, durant et après moi. Comme quand je vis pour la première fois le mirage (je le sais maintenant) que fut « La vallée de la Lune ».

Et moi ? Je suis donc mon double : quelque chose, un innommable désir d’être tous et tout en même temps, ici, là-bas et sans issue.

Gonzalo Peña.

                                                        

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